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Ad Usum Delphinorum
Le temps est nu
Jeux Olympiques?
Tu voudrais bien être couronné aux jeux olympiques. Et moi aussi, en vérité, car cela est très glorieux. Mais examine bien auparavant ce qui précède et ce qui suit une pareille entreprise. Tu peux l’entreprendre après cet examen. Il te faut observer la discipline, manger de force, t’abstenir de tout ce qui flatte le goût, faire tes exercices aux heures marquées, par le froid, par le chaud ; ne boire ni eau fraîche ni vin que modérément ; en un mot, il faut te livrer sans réserve au maître d’exercices, comme à un médecin, et, après cela, aller combattre aux jeux. Là tu peux être blessé, te démettre le pied, avaler beaucoup de poussière, être parfois fouetté, et, après tout cela, être vaincu. Quand tu auras bien pesé tout cela, va, si tu veux, va être athlète. Si tu ne prends pas ces précautions, tu ne feras que niaiser et que badiner comme les enfants, qui tantôt contrefont les lutteurs, tantôt les gladiateurs, qui maintenant jouent de la trompette, et un instant après représentent des tragédies. II en sera de même de toi : tu seras tantôt athlète, tantôt gladiateur, tantôt rhéteur, après tout cela philosophe, et, dans le fond de l’âme, tu ne seras rien. Comme un singe, tu imiteras tout ce que tu verras faire, et tous les objets te plairont tour à tour, car tu n’as point examiné ce que tu voulais faire, mais tu t’y es porté témérairement, sans aucune circonspection, guidé par ta seule cupidité et par ton caprice. C’est ainsi que beaucoup de gens, voyant un philosophe, ou entendant dire à quelqu’un qu’Euphratès parle bien (qui est-ce qui peut parler comme lui ?) veulent aussitôt être philosophes.
Epictète, Pensées et entretiens
Vibration ascendante de la Civilisation
L’immense supériorité numérique des Barbares sur les Civilisés, et l’immense supériorité territoriale des Sauvages sur les Civilisés devaient faire entrevoir que la réprobation divine pèse sur la Civilisation, puisque cette société n’est sur terre qu’un atome en comparaison de la population et du territoire des 2 autres. Il faut répéter ici l’argument déjà exprimé en d’autres termes : si la Civilisation est un bien, pourquoi ((pourquoi Dieu dissuade-t-il le genre humain)) la très grande majorité du genre humain s’y refuse- t-elle ? Dieu est donc ennemi du genre humain en le dissuadant de se civiliser, — ou bien la Civilisation est ennemie du genre humain, si Dieu est juste et sensé dans le mépris qu’il inspire aux barbares et aux sauvages contre notre mécanisme social.
Si le but de l’industrie était de conduire les peuples à la Civilisation, pourquoi ne naîtrait-elle pas naturellement et périodiquement parmi les Barbares qui en ont le germe, puisqu’ils exercent la grande industrie agricole et manufacturière ; mais les barbares, en montrant depuis 3000 ans une aversion si opiniâtre pour notre état social, nous prouvent que Dieu n’a pas créé l’industrie pour conduire l’homme à la Civilisation. Dieu, pour nous rendre cette vérité plus évidente, a pris soin de maintenir les barbares en nombre immensément supérieur au nôtre, et les sauvages en territoire immensément supérieur au nôtre.
A quoi donc destine-t-il les Barbares et Sauvages ? ((ceux-ci ne peuvent pas avancer dans la carrière sociale et les Barbares qui le peuvent ne le veulent pas)) et que peut-on conclure de leur répugnance invincible pour notre civilisation sinon que Dieu ne veut pas laisser faire des progrès à cette société, et qu’il la réserve sur un coin du globe pour germe d’autre chose ; et si les philosophes se refusent à cette conclusion, qu’ils inventent un moyen de faire naître la Civilisation sans user de contrainte. On n’y réussit pas même par la corruption secrète des chefs sauvages à l’égard de qui les Américains emploient tous les moyens imaginables de séduction. Quant aux barbares, il est peut-être plus difficile encore de les civiliser ; l’ordre barbare a la fâcheuse propriété de former abîme ou gouffre de mouvement social. Les nations engagées dans cette période n’en peuvent sortir qu’à reculons, en redevenant sauvages. On peut civiliser par la force un état barbare ; mais jamais de son plein gré, ni par aucune révolution, il n’arrivera à l’ordre civilisé ; aussi voit-on beaucoup de barbares qui ont reformé les hordes, notamment dans la Perse, l’Assyrie et la Bactriane, dont les peuples après avoir figuré parmi les plus policés d’entre les barbares, ont presque tous reformé les hordes à cheval. Mais on ne cite point de barbares qui aient montré seulement une tendance à adopter notre état social, en introduisant dans leurs coutumes la liberté civile des femmes qui produit la naissance de la Civilisation ; c’est par refus de cette mesure que les Chinois, Japonais et Indiens sont depuis 4000 ans à la porte de la Civilisation sans pouvoir y entrer, quoiqu’ils aient poussé l’industrie à une perfection qui étonne les civilisés mêmes.
Ni les philosophes barbares, tels que Confucius, ni les philosophes civilisés n’ont proposé aucun moyen d’étendre aux régions barbares la liberté civile des femmes. Voilà donc les philosophes de tous les temps et de tous les pays convaincus de n’avoir eu ni la science ni la pensée d’introduire la Civilisation où elle n’existe pas. C’est ici qu’on peut déjà reconnaître la nullité, le rôle passif et les vues rétrogrades des sciences incertaines : leurs auteurs s’ébahissent de voir la Civilisation installée dans quelques recoins du globe, quand ils devraient s’étonner de ce qu’elle ne s’étend pas plus loin et dans tous les lieux qui peuvent la comporter ; le resserrement où elle se trouve est une accusation pour elle-même et pour ceux qui la prônent.
Certes il n’était pas à souhaiter qu’ils trouvassent le moyen de la répandre partout en faisant passer les femmes barbares à la demi- liberté et les hordes sauvages à la culture, mais il était à souhaiter qu’ils s’occupassent de trouver ce moyen. En se livrant à cette recherche, ils se seraient bientôt aperçus que la Civilisation n’est pas le voeu de Dieu, ni le but ultérieur du mouvement, et qu’il faut s’occuper non pas des moyens de la propager, mais des moyens d’en sortir pour passer à un meilleur ordre.
Charles Fourier, Egarement de la raison démontré par les ridicules des sciences incertaines
Apprendre une langue…
Avant que les enfants sachent entièrement parler, on peut les préparer à l’instruction. On trouvera peut-être que j’en dis trop: mais on n’a qu’à considérer ce que fait l’enfant qui ne parle pas encore; il apprend une langue qu’il parlera bientôt plus exactement que les savants ne sauraient parler les langues mortes qu’ils ont étudiées avec tant de travail dans l’âge le plus mûr. Mais qu’est-ce qu’apprendre une langue? Ce n’est pas seulement mettre dans sa mémoire un grand nombre de mots; c’est encore, dit saint Augustin, observer le sens de chacun de ces mots en particulier. L’enfant, dit-il, parmi ses cris et ses jeux, remarque de quel objet chaque parole est le signe: il le fait, tantôt en considérant les mouvements naturels des corps qui touchent ou qui montrent les objets dont on parle, tantôt étant frappé par la fréquente répétition du même mot pour signifier le même objet. Il est vrai que le tempérament du cerveau des enfants leur donne une admirable facilité pour l’impression de toutes ces images: mais quelle attention d’esprit ne faut-il pas pour les discerner, et pour les attacher chacune à son objet?
Considérez encore combien, dès cet âge, les enfants cherchent ceux qui les flattent, et fuient ceux qui les contraignent; combien ils savent crier ou se taire pour avoir ce qu’ils souhaitent; combien ils ont déjà d’artifice et de jalousie. J’ai vu, dit saint Augustin, un enfant jaloux: il ne savait pas encore parler; et déjà, avec un visage pâle et des yeux irrités, il regardait l’enfant qui tétait avec lui.
On peut donc compter que les enfants connaissent dès lors plus qu’on ne s’imagine d’ordinaire: ainsi vous pouvez leur donner, par des paroles qui seront aidées par des tons et des gestes, l’inclination d’être avec les personnes honnêtes et vertueuses qu’ils voient, plutôt qu’avec d’autres personnes déraisonnables qu’ils seraient en danger d’aimer: ainsi vous pouvez encore, par les différents airs de votre visage, et par le ton de votre voix, leur représenter avec horreur les gens qu’ils ont vus en colère ou dans quelque autre dérèglement, et prendre les tons les plus doux avec le visage le plus serein, pour leur représenter avec admiration ce qu’ils ont vu faire de sage et de modeste.
Fénelon, De l’Éducation des Filles
Ingratitude
Le trop grand empressement qu’on a de s’acquitter d’une obligation est une espèce d’ingratitude.
La Rochefoucauld, Maximes
Profondeur, Habitude, Vaines Formules
Chez Leibnitz, la profondeur allemande réagissait contre le matérialisme; ses successeurs enthousiastes ne purent opposer à ce systè-me que le pédantisme allemand. L’habitude vicieuse de poser des définitions sans fin, avec lesquelles on n’aboutit à rien de pratique, était profondément enracinée dans notre nation. Ce défaut étend encore sa funeste influence sur tout le système de Kant, et c’est seulement l’esprit nouveau, provoqué par l’élan de notre poésie, des sciences physiques et des efforts pratiques, qui nous délivrera peu à peu, — le procès n’est pas encore terminé, — des vaines formules qui infestent comme des pièges les grandes routes de la métaphysique.
F.-A. Lange, Histoire du matérialisme
Carrière au charlatanisme
[L]’esprit de l’imitation est inné chez les hommes et reste attaché à leur nature; aussi les diverses branches des connaissances fournissent une ample carrière au charlatanisme; le champ de l’ignorance offre toujours son pâturage insalubre; mais la vérité est une puissance à laquelle rien ne résiste, et le mensonge est un démon qui recule foudroyé par l’éclat de la raison. Au simple narrateur appartient de rapporter et de dicter les faits ; mais c’est à la critique d’y fixer ses regards et de reconnaître ce qu’il peut y avoir d’authentique; c’est au savoir de nettoyer et de polir pour la critique les tablettes de la vérité.
Ibn Khaldun, Les prolégomènes.
Enchantement?
Qui chante ses maux les enchante.
Cervantès
Mépris
Ne méprise pas le serpent parce qu’il rampe; il se peut qu’un jour il se réincarne en dragon.
Proverbe chinois
Invités
A vrai dire, je ne suis pas encore tout à fait décidé à entreprendre cette publication. Les hommes ont des goûts si différents ; leur humeur est parfois si fâcheuse, leur caractère si difficile, leurs jugements si faux qu’il est plus sage de s’en accommoder pour en rire que de se ronger de soucis à seule fin de publier un écrit capable de servir ou de plaire, alors qu’il sera mal reçu et lu avec ennui. La plupart des gens ignorent les lettres; beaucoup les méprisent. Un barbare rejette comme abrupt tout ce qui n’est pas franchement barbare. Les demi-savants méprisent comme vulgaire tout ce qui n’abonde pas en termes oubliés. Il en est qui n’aiment que l’ancien. Les plus nombreux ne se plaisent qu’à leurs propres ouvrages. L’un est si austère qu’il n’admet aucune plaisanterie; un autre a si peu d’esprit qu’il ne supporte aucun badinage. Il en est de si fermés à toute ironie qu’un persiflage les fait fuir, comme un homme mordu par un chien enragé quand il voit de l’eau. D’autres sont capricieux au point que, debout, ils cessent de louer ce qu’assis ils ont approuvé. D’autres tiennent leurs assises dans les cabarets et, entre deux pots, décident du talent des auteurs, prononçant péremptoirement condamnation au gré de leur humeur, ébouriffant les écrits d’un auteur comme pour lui arracher les cheveux un à un, tandis qu’eux-mêmes sont bien tranquillement à l’abri des flèches, les bons apôtres, tondus et rasés comme des lutteurs pour ne pas laisser un poil en prise à l’adversaire. Il en est encore de si malgracieux qu’ils trouvent un grand plaisir à lire une œuvre sans en savoir plus de gré à l’auteur, semblables à ces invités sans éducation qui, généreusement traités à une table abondante, s’en retournent rassasiés sans un mot de remerciement pour l’hôte. Et va maintenant préparer à tes frais un banquet pour des hommes au palais si exigeant, aux goûts si différents, doués d’autant de mémoire et de reconnaissance!
Lettre de Thomas More à Pierre Gilles
Un certain génie
Je viens de vous dire, répondis-je, toutes les nouvelles que je sais du ciel, et je ne crois pas qu’il y en ait de plus fraîches. Je suis bien fâché qu’elles ne soient pas aussi sur prenantes et aussi merveilleuses que quelques observations que je lisais l’autre jour dans un abrégé des Annales de la Chine, écrit en latin. On y voit des mille étoiles à la fois qui tombent du ciel dans la mer avec un grand fracas, ou qui se dissolvent, et s’en vont en pluie; cela n’a pas été vu pour une fois à la Chine, j’ai trouvé cette observation en deux temps assez éloignés, sans compter une étoile qui s’en va crever vers l’Orient, comme une fusée, toujours avec grand bruit. Il est fâcheux que ces spectacles-là soient réservés pour la Chine, et que ces pays-ci n’en aient jamais eu leur part. Il n’y a pas longtemps que tous nos philosophes se croyaient fondés en expérience pour soutenir que les cieux et tous les corps célestes étaient incorruptibles, et incapables de changement, et pendant ce temps-là d’autres hommes à l’autre bout de la Terre voyaient des étoiles se dissoudre par milliers, cela est assez différent. Mais, dit- elle, n’ai-je pas toujours ouï dire que les Chinois étaient de si grands astronomes ? Il est vrai repris-je, mais les Chinois y ont gagné à être séparés de nous par un long espace de terre, comme les Grecs et les Romains à en être séparés par une longue suite de siècles, tout éloignement est en droit de nous imposer. En vérité je crois toujours, de plus en plus, qu’il y a un certain génie qui n’a point encore été hors de notre Europe, ou qui du moins ne s’en est pas beaucoup éloigné. Peut-être qu’il ne lui est pas permis de se répandre dans une grande étendue de terre à la fois, et que quelque fatalité lui prescrit des bornes assez étroites. Jouissons-en tandis que nous le possédons; ce qu’il a de meilleur, c’est qu’il ne se renferme pas dans les sciences et dans les spéculations sèches, il s’étend avec autant de succès jusqu’aux choses d’agrément, sur lesquelles je doute qu’aucun peuple nous égale. Ce sont celles-là, Madame, auxquelles il vous appartient de vous occuper, et qui doivent composer toute votre philosophie.
Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes
Précocité et Absolu
A lire, le dernier numéro du Genre Humain, La conscience de soi de la poésie (Avril 2008), sous la direction de Yves Bonnefoy: “Et ce tôt, ce caractère précoce, originel, de l’apparition de l’intuition poétique dans la conscience, toute écriture de poète le revivra plus tard dans tous ses grands moments de la parole, au sein desquels c’est précisément ce surgissement de l’absolu dans le vocable qui, éprouvé avant toute élaboration de pensée, déconcerte et disloque les enchaînements conceptuels, et replace ainsi et garde l’esprit sur la voie de l’immédiat, ce bonheur.”
Raisonnements
Nos raisonnements sont fondés sur deux grands principes, celui de la contradiction, en vertu duquel nous jugeons faux ce qui en enveloppe, et vrai ce qui est opposé ou contradictoire au faux; Et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu’aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne puissent point nous être connues.
Leibniz, Monadologie
Tritons, Nymphes et Sirènes
Sans doute, il serait plus divertissant de peupler les mondes, suivant leur nature, d’êtres fantastiques empruntés aux antiques mythologies; les salamandres se trouveraient à l’aise dans les feux du Soleil ou de Jupiter, des Tritons s’ébattraient au sein des Océans de Neptune, cependant que des Nymphes gracieuses ou des Sirènes enchanteresses peupleraient les ondes marines de la planète Vénus; mais pour qui réfléchit un tant soit peu, toutes ces élucubrations littéraires et poétiques n’ont rien de commun avec la Science, telle que nous la concevons.
Dans un Univers tissé de la même étoffe, façonné des mêmes substances, gouverné par les mêmes lois, nous ne saurions concevoir des atomes soumis à des règles différentes: «les mêmes causes engendrent les mêmes effets». Je sais que les conditions changeant, les effets diffèrent, mais ceci n’a rien à voir avec le principe même de la vie; tout au plus les conditions diverses pourraient elles influer sur l’évolution vitale; et la preuve, ne l’avons-nous pas sous les yeux?
Températures, pressions, composition chimique de l’atmosphère, tout cela n’a-t-il pas changé depuis les temps où les premières cellules ont fait leur apparition sur notre globe? La Paléontologie n’est-elle pas là pour nous dire que la vie végétale et animale s’est adaptée mille fois aux fluctuations des climats terrestres. Néanmoins, la matière vitale, organisée, d’aujourd’hui, n’est autre que celle d’hier et de toujours; les grandes lignes sont restées identiques; seule, ainsi que je le disais tantôt, la morphologie s’est différenciée.
Conclusion: si la vie est apparue sur une autre planète, ce qui, a priori, est tout à fait vraisemblable, il n’en reste pas moins que, née forcément dans des conditions physico-chimiques analogues aux nôtres, elle a pu, elle a même dû, évoluer sur des plans que nous ne saurions imaginer, mais colloïdes, micelles et organismes vivants doivent manifester des traits communs.
Abbé Moreux, La vie sur Mars