Un certain génie
Dimanche, avril 20th, 2008Je viens de vous dire, répondis-je, toutes les nouvelles que je sais du ciel, et je ne crois pas qu’il y en ait de plus fraîches. Je suis bien fâché qu’elles ne soient pas aussi sur prenantes et aussi merveilleuses que quelques observations que je lisais l’autre jour dans un abrégé des Annales de la Chine, écrit en latin. On y voit des mille étoiles à la fois qui tombent du ciel dans la mer avec un grand fracas, ou qui se dissolvent, et s’en vont en pluie; cela n’a pas été vu pour une fois à la Chine, j’ai trouvé cette observation en deux temps assez éloignés, sans compter une étoile qui s’en va crever vers l’Orient, comme une fusée, toujours avec grand bruit. Il est fâcheux que ces spectacles-là soient réservés pour la Chine, et que ces pays-ci n’en aient jamais eu leur part. Il n’y a pas longtemps que tous nos philosophes se croyaient fondés en expérience pour soutenir que les cieux et tous les corps célestes étaient incorruptibles, et incapables de changement, et pendant ce temps-là d’autres hommes à l’autre bout de la Terre voyaient des étoiles se dissoudre par milliers, cela est assez différent. Mais, dit- elle, n’ai-je pas toujours ouï dire que les Chinois étaient de si grands astronomes ? Il est vrai repris-je, mais les Chinois y ont gagné à être séparés de nous par un long espace de terre, comme les Grecs et les Romains à en être séparés par une longue suite de siècles, tout éloignement est en droit de nous imposer. En vérité je crois toujours, de plus en plus, qu’il y a un certain génie qui n’a point encore été hors de notre Europe, ou qui du moins ne s’en est pas beaucoup éloigné. Peut-être qu’il ne lui est pas permis de se répandre dans une grande étendue de terre à la fois, et que quelque fatalité lui prescrit des bornes assez étroites. Jouissons-en tandis que nous le possédons; ce qu’il a de meilleur, c’est qu’il ne se renferme pas dans les sciences et dans les spéculations sèches, il s’étend avec autant de succès jusqu’aux choses d’agrément, sur lesquelles je doute qu’aucun peuple nous égale. Ce sont celles-là, Madame, auxquelles il vous appartient de vous occuper, et qui doivent composer toute votre philosophie.
Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes